La politique africaine des États-Unis n’a pas été, tant s’en faut, un enjeu stratégique dans l’élection présidentielle américaine. Tout au long de la campagne, Républicains et Démocrates ont rivalisé de mutisme sur ce point. Deviner quelle sera la politique africaine de l’administration publique Biden est un exercice de vérification et périlleux que la transition promet d’être agitée.

Toutefois, deux hypothèses peuvent être avancées dès à présent. D’abord, Joe Biden accordera une plus grande attention au continent que Donald Trump, qui a affiché le plus grand mépris envers lui. Et sa politique devrait s’inscrire dans le sillage de celle de l’administration Obama. Ses ingrédients thématiques sont connus: démocratie, droits de l’homme, commerce, leadership, sécurité. A ces priorités devraient s’ajouter la coopération scientifique et technique ainsi que la levée des restrictions de voyage imposées par Trump aux citoyens nigérians, soudanais et somaliens.

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Les vecteurs institutionnels sont également connus: l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) qui, avec le Generalized System of Preferences (GSP), a permis l’accès de 38 pays subsahariens au marché américain; le Millennium Challenge Africa, l’initiative Power Africa; le programme Young African Leaders Initiative – que Biden s’est déjà engagé à maintenir; Africom, créé en 2007 et forte de 7000 soldats. Ces initiatives font partie de l’héritage que Joe Biden s’emploiera à valoriser car elles constituent une sorte de service minimum et ne sont pas d’un coût économique, social ou politique excessif.

Les acteurs clés de la politique ne sont pas encore connus mais on parle déjà de Susan Rice, ancienne conseillère à la sécurité nationale d’Obama, voire de l’ancien président lui-même selon les familiers des arcanes du Parti bleu. Les pays prioritaires ne devraient pas beaucoup changer. L’Egypte se verra accorder une attention particulière, parce que, à l’instar de l’Arabie Saoudite et les Emirats du Golfe, elle reste un allié de taille des États-Unis au Moyen Orient. L’Éthiopie aussi des enjeux stratégiques en mer Rouge, dans le golfe d’Aden et dans l’océan Indien, et accessoirement parce que l’Union Africaine y a son siège. Le Nigeria et l’Afrique du Sud ne devraient pas non plus être négligés pour des raisons géopolitiques mais aussi parce que ce sont les deux premières économies africaines. Selon des analystes avertis, une dizaine d’autres pays africains, parmi lesquels le Maroc, la Guinée-Conakry, le Cameroun, la RD Congo, le Rwanda, l’Ouganda, le Sénégal, le Ghana et le Kenya, pourraient rejoindre ce quator. Le Niger et le Burkina Faso pourrait également intéresser l’administration Biden comme bases tactiques avancées dans le désert.

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De façon générale, la politique africaine de Joe Biden sera très grandement façonnée par les rivalités avec la Chine et la Russie pour le contrôle des océans, l’extraction des ressources stratégiques, la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent au Sahel et dans la Corne de l’Afrique. Joe Biden devrait prendre ses distances avec l’unilatéralisme et le militarisme trumpiens, privilégier le dialogue dans un cadre bilatéral ou multilatéral. Pour autant, l’administration Biden ne sera pas simplement un troisième mandat Obama s’agissant de la politique africaine. Des changements substantiels pourraient intervenir sur trois points. Sur le plan politique, l’administration de Biden pourrait se montrer plus exigeante sur le respect de l’État de droit, moins complaisante avec les « tailleurs constitutionnels ». La « bonne gouvernance » pourrait prendre plus d’importance dans la liste des conditions pour accéder au marché étasunien.

Une certaine volonté de redorer le blason de Washington, terni par quatre années de trumpisme, durant lesquelles la recherche de profits capitalistes a conduit à collaborer avec des régimes qui sont loin d’être des parangons de vertu démocratique, pourraient conduire l’administration Biden à étre plus soucieuse d’éthique politique.

Par Alioune Sall, Directeur Exécutif de l’Institut des Futurs Africains.

© Jeune Afrique, n° 3095 – Décembre 2020, p. 14.