Bénicien Bouschedy  est un écrivain-chercheur gabonais résidant en France. Il est auteur de plusieurs œuvres littéraires parmi lesquelles Rêve Mortel et Silences de la Contestation. Nous sommes allés à sa rencontre pour tenter de comprendre les disparités entre tradition et modernité dans la littérature africaine contemporaine.

Bonjour M. Bouschedy. Merci de nous accorder cette interview. Pour commencer, veuillez-vous présenter à nos lecteurs, s’il vous plait.

Bonjour et merci à Skilledln Magazine pour cette opportunité d’expression dans ses colonnes. Je suis tout ce que vous savez, Benicien Bouschedy, écrivain gabonais originaire de Malinga [préfecture du département de la Louetsi-Bibaka, NDLR] dans le sud de la Ngounié. Je suis également membre de La Powêtude, un mouvement littéraire gabonais naissant.

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Qu’est-ce qui a motivé votre choix pour l’écriture ?

Je suis venu à l’écriture pour parler à l’humain, pour parler au monde de l’humain et pour parler de l’humanité à partir de mon petit monde. Ce monde, c’est celui de l’opprimé, de l’exclu, de la veuve et de l’orphelin. C’est celui d’un imaginaire écorché par le désespoir de tous ces êtres dont la vie est réduite aux murmures des lamentations et aux contradictions des angoisses. J’ai choisi l’écriture parce que c’est le chemin le plus court et le plus intime pour parler à la conscience humaine.

Parcourant quelques passages de vos œuvres, notamment Cendre de Maux et Rêve Mortel, on remarque un style particulier qui se traduit par une forme de dénonciation à demi-teinte et une satire subliminale, qu’est-ce qui inspire le contenu de vos œuvres littéraires ? Peut-on vous ranger dans le registre des écrivains engagés ?

Mes œuvres donnent la voix aux mots de la réalité. Elles disent les hurlements étouffés de « nos misérables », parlent de notre présent étranglé par les frustrations et les échecs du passé, représentent les plaies sociales en tentant d’inviter le monde à l’espoir. J’écris pour ceux d’hier et d’aujourd’hui afin que ceux de demain évitent de reproduire les drames qui nous assiègent. J’utilise juste des mots communs pour blâmer les maux qui empêchent l’équilibre social de venir au monde. Dès lors, dénoncer les travers sociaux et faire des propositions salutaires m’a toujours semblé utile comme discours à vocation sociopolitique.

Le terme « écrivain engagé » est très vaste et complexe à cerner. Notre modernité est traversée par plusieurs formes d’engagements. A cette notion, je préfère celle de l’écrivain congolais Sony Labou Tansi : « écrivain engageant ». C’est plus vivant. L’écrivain est déjà engagé par l’acte même d’écrire. Or l’écrivain engageant est celui qui entraîne son lecteur dans sa quête esthétique et sa vision sociopolitique. Comme je vous le disais en amont, tout cela n’est possible qu’au moment où les gens achètent vos livres, les lisent et décident de faire corps avec le discours que vous proposez.

De nos jours, quelle est la place de la tradition et de la culture dans la littérature africaine, en général et gabonaise, en particulier ?

La tradition et la culture occupent une place importante dans les imaginaires africains. Dans l’espace gabonais, comme ailleurs, les auteurs travaillent à vendre notre culture à travers les diverses représentations de la société. Notre collectif Losyndicat a publié en 2019 un recueil de poésie intitulé Souffle Équatorial dans lequel neuf poètes gabonais chantent l’Afrique et le Gabon à leur manière. Dans chaque poème vous trouverez des références qui renvoient au monde Noir. Plus généralement, qu’on lise le roman ou les autres genres, on remarquera effectivement que les auteurs écrivent à partir des contextes qu’ils incorporent. Ils y partagent des expériences, des sagesses ou des visions renvoyant aux réalités qui sont les nôtres. En somme, chaque livre reflète l’ensemble des valeurs qui composent les réalités de notre patrimoine matériel ou spirituel.

De façon pragmatique, à votre avis, pensez-vous qu’il y a une rupture ou une continuité́ avec le style des auteurs continentaux des décennies antérieures ?

La question de la rupture en littératures africaines a toujours suscité des débats. Que ce soit sur le plan esthétique ou thématique, il y a plusieurs choses à dire. On le remarque encore plus au sein de la critique littéraire. De Sewanou Dabla à Georges Ngal en passant par Georice Madébé et Didier Taba Odounga, les analyses montrent que l’esthétique des auteurs contemporains diffère de celle des auteurs des décennies antérieures. Lorsque vous prenez par exemple le thème du veuvage développé dans Histoire d’Awu de Justine Mintsa vous remarquerez qu’il est différent de celui représenté dans Les Veuves de l’écrivain Hallnaut Engouang. Voyez-vous, les deux romans évoquent la même thématique avec des représentations différentes. Il en est de même des sujets comme la violence… Il y a certainement « continuité » au niveau des thèmes mais « rupture » en ce qui concerne « le style » comme vous dites.

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Avec l’avènement des nouvelles technologies et le développement de l’industrie du cinéma en streaming, quel avenir entrevoyez-vous pour le livre en Afrique ?

Les TIC influencent aujourd’hui notre quotidien, à tous les niveaux. Dans l’industrie littéraire, on observe que les livres numériques, l’audio et les podcasts intéressent de plus en plus les lecteurs. Néanmoins, certains privilégient toujours le support physique. Le livre papier a un parfum de vie éternel. Durant une lecture, essayez de mettre votre nez entre les pages d’un livre et vous verrez quel bien cela vous fera. La multiplication des bibliothèques, l’organisation des salons de livres et des échanges littéraires dans les lycées et collèges devront, je pense, vulgariser et rendre le livre de plus en plus indispensable. Et avec tous ces moyens de diffusion, les lecteurs n’auront plus d’excuses (rire).

Pour terminer, quelle appréciation faites-vous du rapport entre le livre et la télévision ? Que devons-nous prioriser pour les enfants ?

La télévision c’est bien, mais le livre c’est mieux. Chaque livre vous offrira ce qu’aucun programme télévisé ne vous permettra jamais de découvrir. Le livre c’est la vie.

Nous arrivons au terme de notre échange. Nous vous remercions pour votre disponibilité́ et les éclaircissements apportés sur le thème de la littérature africaine et autres questions subsidiaires.

Merci pour vos questions et à bientôt !